Antoine Prost, 1989-2001. Comment nous avons changé Orléans, “Regain de lecture”, Corsaire Éditions, Orléans, 2025, Postface de Jean-Pierre Sueur, 138 p.
Ce livre aurait dû s’intituler Comment la gauche (non communiste) a changé Orléans, puisqu’il narre, par le menu, comment les deux mandats de l’équipe municipale conduite par le socialiste Jean-Pierre Sueur, qui emporte la ville en 1989, ont transformé en profondeur une ville bourgeoise endormie, flanquée de deux quartiers difficiles, l’Argonne et La Source, dont les municipalités précédentes se préoccupaient peu. L’auteur de ce livre a été l’adjoint chargé de l’urbanisme pendant ces deux mandats, responsable de « ce qui a changé dans le paysage orléanais » (p. 4). Mais il est aussi un de nos plus grands historiens vivants1, qui écrit comme tel un ouvrage « hybride » (p. 3), celui d’un acteur, à la fois témoin et historien. La mémoire de son action d’alors s’appuie sur des témoignages et surtout sur le dépouillement des archives municipales et de la presse locale. Une introduction présente le contexte politique de la victoire de 1989, et souligne l’importance des GAM (Groupes d’action municipale), issus de la deuxième gauche à la fin des années 1960, dans la réflexion sur les questions urbaines que les partis négligeaient. À Orléans comme à Grenoble, ces groupements suscitent des comités de quartier qui animent la vie locale, et certains de leurs militants trouveront leur place sur la liste municipale de Jean-Pierre Sueur.
Toujours pédagogue, Antoine Prost rappelle que la modernisation d’une ville ne dépend pas que de la municipalité, mais aussi de l’État, du département, de l’agglomération, enfin du travail « obscur mais constant » de l’administration. Un glossaire des mots de l’urbanisme nous est même fourni page 15.
Doté de ce petit manuel à l’usage des adjoints à l’urbanisme, le lecteur commence un parcours minutieux à travers certaines des réalisations conduites par Antoine Prost, racontées sous forme d’un « album aux chapitres indépendants les uns des autres » (p. 14). Ces dix chapitres expliquent donc, de façon extrêmement détaillée, comment de la ville-centre à ses périphéries, Orléans s’est trouvée profondément transformée. Le lecteur est invité à parcourir à sa guise les pages de ce catalogue urbain, qu’il est impossible de résumer ici. Notons l’attention portée à la ville historique sous la conduite de l’architecte Bernard Huet, le ravalement des façades, le chantier permanent du quartier Dessaux et la volonté de densifier en créant de nouveaux quartiers centraux. Et surtout la saga du tramway, long de vingt-deux kilomètres, œuvre non de la ville mais de l’agglomération, que l’opposition de droite fait tout pour empêcher, ou au moins retarder. Le pont sur la Loire confié à Santiago Calatrava ajoute une touche de prestige à l’ensemble. Deux chapitres passionnants traitent des débuts, et déjà des impasses, de la politique de la ville dans deux quartiers de logement social, L’Argonne en procédure DSQ (Développement social des quartiers) et La Source, excroissance née dans les années 1960, qui bénéficie de l’expertise de Banlieue 89 puis est incluse dans un Grand Projet de Ville. L’auteur note que la réussite de l’insertion urbaine des deux quartiers dans l’agglomération n’empêche ni la délinquance, ni la violence des jeunes, ni l’insécurité ; le début des années 1990 voit l’arrivée de la drogue. Aprés de graves violences, l’ancien adjoint à l’urbanisme rappelle l’impuissance des élus face à certaines décisions de magistrats : « Laisser un assassin présumé en attente de son procès se promener en liberté dans le quartier où le crime a été commis discrédite la justice aux yeux de la population quel que soit le verdict. » La loi est inutile si des défaillances minimes dans son exécution la trahissent (p. 66).
À la lecture de ce puzzle se fait jour une conception nouvelle de la ville, que l’auteur aurait pu expliciter plus clairement2, soit celle qui émerge dans les années 1980 et vise à réparer, à recoudre la ville éclatée des Trente Glorieuses. Retour à la densification de la ville ancienne, piétonnisation des artères urbaines, refus des routes traversant les villes (à Orléans la RN 20), volonté de relier les grands ensembles à la ville par des avenues et grâce au tramway, souci de la culture pour tous, appui sur la société civile via les comités de quartier, ces éléments forment une conception alors neuve de l’urbanisme. Historien, Antoine Prost sait que l’évolution des villes dépend du temps long autant que de la décision politique, et qu’il faut beaucoup de patience et d’obstination face aux multiples oppositions que rencontre la moindre initiative de changement. D’autant que, comme il l’a écrit ailleurs, les habitants n’aiment pas la ville que leur font les urbanistes, les architectes et les élus qui les suivent3. Ceux-ci souhaitent une ville dense, monumentale et active, les habitants, eux, veulent d’abord l’espace privé du pavillon et de son jardin, peu importe que l’agglomération devienne un immense lotissement. La ville contemporaine résulte donc d’un compromis quotidien entre les deux conceptions, comme le montre ce livre à propos d’Orléans4. Quand les termes du compromis cessent de convenir aux citoyens, les élus perdent les élections. En mars 2001, les Orléanais cessent de suivre le rythme des transformations et la municipalité dirigée par Jean-Pierre Sueur n’est pas renouvelée pour un troisième mandat, dans un climat de fort recul de la gauche dans les villes moyennes et alors que le thème de l’insécurité émerge. L’auteur ne traite pas cette question, et d’ailleurs le livre ne comporte pas de conclusion. Souhaitant se situer au-dessus de la mêlée, il explique simplement ce qu’il a fait il y a vingt-cinq ans.
1. Marie Guichoux, « L’histoire faite homme », Le Nouvel Obs, 3 octobre 2013.
2. Jean-Pierre Sueur le fait en partie dans la postface de l’ouvrage, p. 119-125.
3. Antoine Prost. « Une histoire urgente : le temps présent des villes », Vingtième Siècle, revue d’histoire, n° 64, « Villes en crise ? », octobre-décembre 1999., p. 121-126,
4. Pour un développement plus complet de l’auteur sur la gestion de la ville contemporaine et sur le programme d’études qui en découle pour ses futurs historiens, je renvoie à : Antoine Prost, « Comment vont les villes : élus, services et citoyens », dans Danièle Voldman et alii (sous la direction de), Genres urbains. Autour d’Annie Fourcaut, Créaphis éditions, 2019, p. 279-287.
Compte-rendu réalisé par Annie Fourcaut





































Professeur agrégé de lettres classiques, il a enseigné à Embrun, Zagreb, Marseille et enfin à Paris aux Lycées Condorcet et Saint-Louis. Yves REY-HERME a consacré une partie de sa vie au développement de la francophonie notamment en tant que directeur à l’





















