Dans un article publié en 1999 et devenu un classique de l’historiographie du temps présent des villes1, Antoine Prost assignait à cette dernière la double tâche d’éclairer « l’imaginaire urbain de M. Tout-le-monde » et de retracer l’histoire économique, sociale et politique de « l’éclatement des villes ». Celui qui se présentait alors comme « historien engagé dans l’urbanisme2 », revient vingt-cinq ans plus tard sur les années où il a initié, accompagné et conduit le changement urbain à Orléans, aux côtés du maire socialiste Jean-Pierre Sueur. Dans 1989-2001. Comment nous avons changé Orléans, il n’est pas question d’imaginaire et encore moins de nostalgie ; il n’est pas non plus question de l’étalement urbain de la future Orléans Métropole (2017), même si les acteurs intercommunaux de l’aménagement sont régulièrement mentionnés.
Le livre se situe volontairement à hauteur des habitants d’Orléans, à qui il s’adresse prioritairement. Il part des « traces visibles de notre action » et s’attache à restituer l’histoire « d’opérations qui ont marqué et marquent encore le paysage orléanais », autour de trois raisons d’être de l’urbanisme contemporain : équiper la ville (médiathèque de la place Gambetta, Zénith) ; assumer la transition des mobilités (percée de l’avenue Jean-Zay, piétonnisation de la rue de la République, construction du tramway, réalisation du nouveau pont de l’Europe) ; renouveler l’habitat (nouveau quartier sur les friches horticoles de Saint-Marceau, rénovations urbaines comparées du quartier d’habitat social de l’Argonne et de la « ville nouvelle » de La Source, des vieux îlots du centre-ville). Une lecture « locale » de ce livre d’histoire urbaine est possible. Chaque chapitre correspond à une étude de cas autonome, spatialisée et très documentée. Une autre lecture est cependant possible, que le judicieux chapitre liminaire sur l’histoire politique d’Orléans sous la Ve république nous invite à réaliser.
Explicitement hybride, parce qu’il procède à la fois du récit d’historien et du témoignage d’un adjoint à l’urbanisme engagé, l’ouvrage relève à la fois du retour d’expérience, d’une mise en perspective éclairée et appuyée sur la consultation des archives municipales et de la presse locale (La République du Centre) mais aussi d’un bilan assumé. À rebours des analyses dominantes dans le champ des études urbaines, qui conditionnent le changement urbain contemporain aux seuls enjeux financiers, Antoine Prost met en avant la marge de manœuvre du politique et la capacité des élus locaux à « changer la ville », à défaut de « changer la vie3 ». Les choix de la municipalité centriste de Roger Secrétain (1959-1971), du radical René Thinat (1971-1978) et plus encore des municipalités UDF de Jacques Douffiagues (1980-1988) et Jean-Louis Bernard (1988-1989) diffèrent de ceux portés par l’équipe rocardienne, dirigée par l’universitaire orléanais Jean-Pierre Sueur (1989-2001). Il y a certes des continuités, des inerties propres au changement urbain qui rappellent le « temps long des villes ». Ainsi, à Orléans, de l’ouverture de la « voie G » ou de la construction d’un nouveau pont sur la Loire, tous deux prévus dans le schéma directeur d’agglomération de 1974. Ainsi encore des injonctions séculaires à la résorption de l’habitat insalubre dans le centre. Ainsi, enfin, de l’obligation du renouvellement des grands ensembles dans le cadre de la Politique de la ville, à l’Argonne ou à La Source. Dès les premiers chapitres cependant, Antoine Prost détaille les lignes d’opposition entre les conceptions de l’aménagement urbain de la majorité et de l’opposition municipale, dessinant les contours d’un socialisme municipal de la fin du XXe siècle, jusqu’ici très peu étudié par la recherche urbaine.
Le politique est d’abord affaire de convictions, forgées dès le milieu des années 1960 à l’ombre du PSU, des GAM (groupe d’action municipale) et autres comités de quartier, inspirés de la municipalité Dubedout à Grenoble. L’investissement de jeunes universitaires dans cette nébuleuse réformatrice contribue à formaliser un savoir habitant (groupe d’études municipales de l’agglomération d’Orléans) et à le publier (La Tribune d’Orléans, lancée en 1969 et un temps dirigée par Antoine Prost). La politisation de l’urbanisme s’avère d’autant plus centrale dans le débat municipal que l’époque correspond à la fois à l’édification de nouveaux quartiers et à une rénovation urbaine brutale qui génère des « comités de défense », ici comme ailleurs. Ce militantisme savant et populaire à la fois aurait pu être compatible avec l’action du centriste Roger Secrétain, maire d’Orléans de 1959 à 19714. Mai 1968 et les élections de 1971 contribuent à rejeter les réformistes dans l’opposition, que le Parti socialiste va structurer lentement. Les principes d’action discutés entre 1965 et 1989 déterminent les premières décisions de la municipalité Sueur et ce n’est pas un hasard si Antoine Prost commence son évocation des grands chantiers par la médiathèque. On ne sera pas non plus surpris de trouver ici la défense et l’illustration de la politique de développement social des quartiers (DSQ) dans les opérations de renouvellement de l’Argonne et de La Source.
Le politique est aussi affaire de ténacité, de compréhension par un adjoint à l’urbanisme de la complexité des circuits de décision et du mille-feuille administratif (par exemple sur la voirie). Parce qu’il prend soin de nous détailler les embûches rencontrées qui pèsent sur la réalisation des chantiers, l’auteur nous montre concrètement les affres d’un socialisme municipal que la critique universitaire balaie parfois du terme méprisant de « gestionnaire ». Les lois Defferre des années 1982-1986 ont certes ouvert de nouvelles possibilités pour les maires bâtisseurs, mais le cadre administratif s’est parallèlement complexifié, les services de l’État demeurant très présents dans l’édiction des procédures et le contrôle de légalité. Le chemin de croix des permis de construire envahit chaque dossier. Il reste un domaine relativement épargné de ces pesanteurs, celui du choix de l’architecte par les élus locaux. De Bernard Huet (piétonnisation de la rue de la République) à Santiago Calatrava (pont de l’Europe) en passant par Aymeric Zublena (avenue Jean-Zay), Antoine Prost éclaire la réalité d’un marché national de la commande architecturale, qui tranche avec les pratiques locales de la IIIe et de la IVe République. Cette histoire de la création architecturale, contemporaine des grands travaux parisiens mais bien moins étudiée, est ici remise dans un contexte politique et urbain que ne mobilisent guère les biographies d’architectes.
Le politique est enfin confrontation au « mouvement social », véritable défi d’écriture pour un historien comme Antoine Prost. Les riverains des grands chantiers, les commerçants du centre-ville sont d’abord des opposants aux travaux et plus largement au changement urbain5. Relayées par La République du Centre et par la minorité municipale, ces oppositions contestent les déclarations d’utilité publique, retardant d’autant les chantiers. Comment les décrire quand on est l’historien de ses pratiques d’aménagement ? Le ton neutre choisi par Antoine Prost, qui jamais ne qualifie de Nimby (Not in my back yard) les opposants, ne l’empêche pas de rappeler qu’après l’épreuve des travaux (et notamment de l’épopée du tramway), l’adhésion locale est au rendez-vous ; amertume de la perte de la mairie en 2001, imputée au ras-le-bol des chantiers autant que constat lucide du jeu démocratique. L’importance de l’histoire sociale est aussi rappelée à propos de l’analyse comparée des rénovations urbaines des quartiers d’habitat social de l’Argonne et de La Source. La densité du tissu associatif (Association des habitants de La Source) constitue moins ici un obstacle qu’un levier pour l’administration municipale.
Au final, ce livre très dense et érudit ouvre des pistes pour une histoire urbaine de la fin du XXe siècle, qui reste encore largement à écrire. Le temps des grands ensembles, quand bien même il constitue une rupture majeure de l’histoire des villes au XXe siècle, ne circonscrit pas le changement urbain. Les décennies post-décentralisation ont aussi été pour les métropoles françaises un moment de transformation des formes urbaines, des circulations et plus largement des modes de vie des populations. Parce qu’il éclaire ces changements, en rappelant qu’ils ont été portés politiquement par des hommes et des femmes, le livre d’Antoine Prost mérite d’être diffusé bien au-delà d’Orléans.
Loïc Vadelorge
- Antoine Prost, « Une histoire urgente : le temps présent des villes », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 64, 1999, p. 121-126. ↩︎
- Sans cependant clairement écrire qu’il était depuis dix ans adjoint à l’urbanisme de la municipalité Jean-Pierre Sueur à Orléans. ↩︎
- Titre du programme socialiste de 1972. ↩︎
- Pierre Allorant et William Chancerelle, Roger Secrétain. Actes du colloque du 16 juin 2023, Orléans, Éditions Le Mail, 2025. Voir notamment les communications d’Antoine Prost, Jean-Pierre Sueur, Philippe Nivet et Loïc Vadelorge. ↩︎
- Cédric Feriel, La ville piétonne. Une autre histoire urbaine du XXe siècle ?, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2022. ↩︎






















Dévoilement des plaques de Ponson du Terrail et d’Adrienne Bolland à Donnery le 21 septembre 2024. En présence du maire Daniel Chaufton, de la vice-présidente du Loiret Florence Galzin et de Nicole Sicot, nièce d’Adrienne Bolland. Photo SD



